Cervia | Site Professionnel | Actualités | Toutes les actualités | DOSSIER: Goûts, Normes et prescriptions alimentaires à l'épreuve de l'appartenance sociale.
06/09/2010
"Manger 5 fruits et légumes par jour", "éviter le grignotage", "réduire les apports en graisse", "pratiquer une activité physique régulière", "diversifier l’alimentation selon l’âge des enfants" … Toutes ces recommandations font florès aujourd’hui. Comment ces prescriptions sont-elles reçues au sein de la population ? Participent-elles à une uniformisation des goûts et sont-elles intégrées comme normes alimentaires par l’ensemble des individus ?
Le travail sur les styles de vie, les goûts et leur diffusion, mené au sein du laboratoire Alimentation et Sciences sociales (ALISS) de l’INRA d’Ivry-sur-Seine, apporte désormais une réponse. La façon de consommer et d’intégrer les prescriptions relevant de campagne de sensibilisation vis-à-vis d’un "bon comportement alimentaire" serait révélateur de l’appartenance à une classe sociale.Le corpus de la recherche se constitue de 85 entretiens semi-directifs. Les tâches alimentaires (courses et préparation des repas) étant largement dévolues aux femmes, ces dernières âgées de 21 à 64 ans, représentent près de 90 % de l’échantillon. Elles appartiennent à diverses catégories sociales et salariales (classes moyennes supérieures, populaires, voire précaires) et présentent une diversité de corpulence ("maigre", " normale", "obèse"). Une analyse textuelle des entretiens à l’aide du logiciel Hyperbase a permis de traiter statistiquement les éléments de réponse recueillis.
Quatre formes de réception des normes d’alimentation et de corpulence ressortent de la recherche. Les catégories aisées, pour qui l’alimentation participe à une hygiène de vie, accordent une attention aux prescriptions, y adhèrent et les mettent en pratique. Soucieuses d’un contrôle de leur poids, dans un objectif de "minceur" ou de "santé", les personnes ont tendance à moraliser leurs pratiques alimentaires. Bien manger est corrélé à la diététique. Les femmes du deuxième groupe font partie des catégories sociales intermédiaires. Toutes sont attentives à l’alimentation, prêtes à y accorder du temps et se montrent très réceptives aux prescriptions. Elles discriminent les aliments en "bons" (fruits & légumes) ou "mauvais" (sodas & chips). Elles accordent aux normes nutritionnelles une valeur positive, mais de façon presque coupable, elles avouent ne pas toujours s’y conformer dans la pratique. Dans le 3ème groupe, les femmes de catégories modestes et populaires font partie d’un foyer aux ressources financières fragiles. Par le biais des médias, des services médicaux ou sociaux, elles connaissent les recommandations nutritionnelles, mais se tiennent à distance à leur égard. Se sentant coupables de ne pouvoir les suivre, les femmes de ce groupe éprouvent une certaine méfiance à vis-à-vis de ces prescriptions qu’elles vivent comme des injonctions extérieures. Enfin, le 4ème groupe, où sont les situations les plus précaires (femmes au chômage ou inactives), ne fait pas des normes nutritionnelles ses préoccupations premières. Issues de milieux défavorisés, ces femmes sont centrées sur l’approvisionnement et la préparation des repas avec le souci de nourrir quotidiennement leurs enfants. Afin de masquer quelque peu les difficultés économiques et de réduire le gaspillage, ce qui prime avant tout est que l’enfant mange, d’où l’envie première de satisfaire à ses goûts.
De l’étude ressort une forte hiérarchie sociale entre catégories aisées et modestes. Alors que les premières, soumises à une pression normative, intègrent les impératifs diététiques et en font une nécessité, les secondes revendiquent une liberté de consommer sans contraintes de prescriptions : le goût des bonnes choses prédomine sur l’effet "santé" ou "minceur".
L’inégalité de la distribution sociale de l’obésité et de l’intégration des normes alimentaires s’explique par une pluralité de facteurs. Le manque de moyens financiers est celui qui est le plus souvent avancé pour justifier de la faible consommation de fruits et légumes dont le prix est jugé trop onéreux. Mais il convient de prendre en compte également les représentations en matière d’alimentation. Si, pour les catégories aisées, "bien nourrir son enfant" repose sur l’inculcation de principes et sur un apprentissage à aimer les aliments "sains", en revanche, pour les catégories modestes à précaires, l’importance est d’offrir une abondance d’aliments, pour assurer la solidité du corps et gâter les enfants dans un contexte social difficile. L’intégration sociale participe aussi largement de l’attention qu’accordent les personnes aux normes et à leur adoption. Plus l’intensité des liens sociaux est forte, plus les personnes sont attentives aux prescriptions et s’y conforment. Enfin, la trajectoire d’ascension sociale se traduit par l’adoption des normes du groupe auquel les individus cherchent à appartenir.
Source : Lettre INRA, Contacts :
Faustine REGNIER, Faustine.Regnier@ivry.inra.fr
Ana MASSULO, Ana.Masullo@ivry.inra.fr
Unité Alimentation et Sciences sociales (ALISS)
65 boulevard de Brandebourg, 94205 IVRY-SUR-SEINE
Tél : 01 49 59 69 14